
Dans cet article, quatre enseignements traditionnels sur la croyance et la foi sont exposés. Bien entendu, il existe d’innombrables histoires sur ce thème. L’intention, ici, est d’offrir des vues diamétralement opposées, comme lorsque nous contemplons la croisée des chemins. Tout un chacun a déjà cru en quelque chose ou en quelqu’un, et cette croyance a généré des peines ou des ennuis. En revanche, nous avons tous également connu une foi qui nous a été bénéfique. Comment nous y retrouvons-nous ? Simplement, en restant ouverts.
CROIRE OU NE PAS CROIRE
Croyance et foi représentent la fibre et la trame mêmes de notre existence. Elles sont les vêtements dans lesquels nous enveloppons notre personnalité. Bien trop souvent, ils ne sont pourtant rien de plus qu’une mode qui impressionne.
Cependant, il y a des moments où notre foi et nos croyances nous transforment. Tel un lustre resplendissant, qui efface toute trace de malentendu. Parfois, notre foi nous pousse au-delà des limitations de la peur et du doute.
Lorsque nous avons foi en nos croyances, nous nous tenons debout, invincibles dans notre sagesse ou, malheureusement, nous nous laissons conquérir par notre ignorance. La pièce de monnaie de la foi et de la croyance est toujours à double face. Il est important de se souvenir de ceci.
Lorsque nous avons foi en nous-même, nos croyances sont aussi fluides que l’eau ; elles ont alors le pouvoir d’ouvrir notre horizon, comme un aigle en plein vol qui voit tout si distinctement, d’en haut. Peu importe la façon dont nous appréhendons les choses, nous vivons tous dans une sorte de bassin romanesque, fait de perpétuelles persuasion et conviction. Voilà ce qu’est la vie.
Nous croyons ce que les autres disent… ou pas. Le fait de ne pas y croire, c’est aussi une croyance… lorsque nous perdons foi en nous-même et que nous nous flétrissons, assoiffés, telle une fleur qui meurt sous le soleil du désert.
Lorsque notre foi trouve sa force dans un dessein, quel qu’il soit, alors tout est possible, absolument tout. Nous nous sentons riche et capable, indépendamment de ce que nous avons ou pas, peu importe l’état dans lequel est notre vie.
Il y a des religions qui disent que nous devrions croire “comme ceci et seulement comme ceci” et avoir foi “en ceci et seulement en ceci”. Certains enseignements spirituels disent “d’en finir avec toutes croyances”, d’avoir la foi et de savoir que “c’est ceci, la liberté”.
Tout un chacun est arrivé là où il en est par le chemin de ses convictions ; ces mêmes convictions vont soit nous éveiller, soit intensifier notre sommeil.
C’est comme dans le vieux conte du temple de Nasruddin.
Mullah Nasruddin était un Grand Être connu pour dispenser des “enseignements de sagesse sens dessus dessous”. Pas une “sagesse insensée”, mais une “sagesse sens dessus dessous”. Il empruntait toujours une “voie erronée” pour indiquer la voie la plus directe vers la sagesse spirituelle. En d’autres termes, il révélait le chemin “à ne pas prendre” - ce qui a autant de valeur que le chemin à prendre, car ils pointent tous deux dans la même direction.
Quand il était jeune, juste avant de devenir un adulte, il lui prit l’envie de voyager dans toute l’Inde pour visiter tous les grands mausolées à travers le pays. Le père de Nasruddin était un Mahant bien connu. Mahant signifie “Archiprêtre respecté” d’un temple. Son père était connu comme étant le Mahant du plus grand temple de l’Inde. Il ne voulait pas que Nasruddin parte. “Tu restes ici, lui dit-il, il va te falloir bientôt apprendre à te consacrer à ce temple.” Nasruddin implora son père de le laisser partir. Il lui dit que cela serait sa seule chance de le faire avant de devoir assumer ses responsabilités d’adulte, avant qu’il n’ait à s’établir pour la vie. Son père finit par comprendre et lui donna la permission, ainsi que sa bénédiction, pour partir. Il lui offrit de l’argent et un âne pour le voyage. Nasruddin était si enthousiaste à l’idée de son voyage qu’avant même la fin de la semaine, il quitta son domicile en compagnie de son âne, pour aller explorer les hauts lieux religieux de l’Inde.
Il passa des moments merveilleux. Il rencontra beaucoup de gens et accomplit ses adorations dans les villages reculés tout autant que sur les sites sacrés bien connus des grandes cités.
Un jour, alors qu’il allait d’une ville à l’autre, son âne se coucha par terre et mourut.
Nasruddin fut anéanti. Sa tristesse était si grande qu’il pouvait à peine la contenir. Son âne était devenu son fidèle ami, son seul véritable compagnon. A présent, il était parti et Nasruddin était abandonné à lui-même.
Puis, Nasruddin commença à creuser la terre pour en faire la dernière demeure de son ami l’âne. Il y arriva tant bien que mal… c’était difficile pour lui, car il pleurait et pleurait encore… Finalement, l’âne fut enterré. Nasruddin alla prendre un bain et se para de vêtements propres. Puis il retourna à la tombe de son âne. Il joignit ses mains et fit une prière pour l’après-vie de l’âne. Alors qu’il offrait une fleur sur sa tombe, un passant vit Nasruddin et ressentit la profondeur de sa sincérité. Il cueillit une fleur à son tour et tomba à genoux pour la donner en offrande. Ce soir-là, beaucoup de gens vinrent pour prier et offrir des fleurs sur le monticule de terre à ce qu’ils croyaient être une grande âme à l’intérieur. Le jour suivant, Nasruddin s’assit simplement et regarda les files de gens se rassembler autour du monticule couvert de fleurs. Les gens commencèrent à y méditer. Quelques jours après, les donations d’argent et de nourriture affluèrent et Nasruddin commença à gérer le flux des entrées. Il construisit un abri, puis un sol de marbre, ensuite un toit et enfin, un temple d’une beauté éblouissante.
Mais revenons à la maison natale de Nasruddin… Son père avait entendu parler de ce grand Mahant qui avait le plus grand temple de l’Inde. Comme il était profondément impressionné, il dit à ses amis qu’il allait s’y rendre pour rencontrer la grande âme qui se consacrait à un lieu aussi noble et aussi sacré.
Lorsqu’il arriva, il aperçut une foule de gens en prière silencieuse, attendant en file pour pouvoir faire l’offrande de leurs fleurs, afin d’honorer celui qui était enterré dans le monticule. Il se fraya un chemin à l’intérieur du temple et quelle ne fut pas sa stupeur, lorsqu’il vit son fils assis sur l’honorable siège du Mahant. Il lui dit : “Nasruddin, es-tu le Mahant de ce temple ?” “Oui père, c’est moi ; mais s’il te plaît, approche-toi !” Il chuchota dans son oreille : “Père, c’est mon âne qui est dans cette tombe." Son père répondit : “Oh Nasruddin, c’est vrai ?… Mon Dieu, fils, cela fait tant d’années… mais… mais…, chuchota-t-il dans l’oreille de Nasruddin, en fait, il m’est arrivé exactement la même chose, en mon temps !”
Nous croyons souvent en ce qui n’est pas même là, exactement comme dans l’histoire de l’âne de Nasruddin.
Parfois, nous savons que d’autres croient en quelque chose que nous savons être erroné. Nous nous laissons prendre dans les mailles du filet de la bêtise en croyant ce qui n’est pas vrai et en ignorant ce qui est vrai, de notre naissance à notre mort. Par exemple, il y a des vies qui sont remplies d’images que nous en arrivons à croire importantes. Nous croyons qu’un corps très mince et l’obsession de faire disparaître les rides créent une véritable beauté, et que le fait d’avoir une maison plus grande, des vêtements de haute couture et une voiture plus belle fait de nous quelqu’un de meilleur ! Et cela continue encore et toujours. Nos croyances superficielles peuvent engendrer de la détresse, autant à nous-même qu’aux autres. Se consacrer à une vie spirituelle accroît la portée de nos croyances, approfondit notre foi. “Observer, tout simplement”, voilà qui dissout les vues dogmatiques. L’état dépourvu d’ego est simple, sans effort et ouvert. Piégés dans la suffisance, nous nous retrouvons pieds et poings liés par des croyances qui ne font qu’étriquer l’esprit et nous restons fidèles à la déception et à la résistance. Ici, le silence (de Nasruddin) engendre la bêtise.
A nouveau les deux faces de la même pièce.
Quelquefois, une expérience inattendue nous est offerte, qui fait voler en éclats nos idées sur “la façon dont les choses sont”. Quand ceci se produit, notre esprit s’ouvre alors en grand à une vision toute neuve.
Je me souviens de l’histoire du Grand Maître Ramakrishna et de son disciple Swami Vivekananda. Swami Vivekananda était un homme remarquable qui remettait tout en question, et son Maître était l’un des êtres les plus merveilleux venus sur terre. Ramakrishna avait des qualités de cœur et une pureté de conscience si rares que lorsqu’il nourrissait une forme (statue) de la Mère Divine (Mère Kali), elle mangeait dans l’assiette qu’il lui tendait. Cette forme de Kali ne s’est jamais nourrie des mains de qui que ce soit d’autre depuis lors. Il fut si ébahi qu’il a par la suite constamment défié les croyances de ceux qui l’ont connu (et qui le connaissent aujourd’hui) en les faisant s’évader de leur petite boîte mentale et en les menant à la liberté et à l’amour profond.
Un jour, alors que Swami Vivekananda remettait en question la puissance de Dieu, il sembla qu’il arriva à la conclusion que Dieu était prévisible et également que Dieu était limité par sa propre création. Il se sentit découragé par sa découverte. Il alla voir son Maître et lui demanda si Dieu pouvait dépasser ses propres limites. Ramakrishna dit à Vivekananda qu’avec Dieu, tout était possible. Swami Vivekananda demanda alors s’il pouvait faire pousser une fleur d’hibiscus blanche sur un buisson d’hibiscus à fleurs rouges. Ramakrishna répondit que Dieu était illimité dans sa puissance.
Vivekananda douta pourtant de la certitude de son Maître et sortit de cette conversation insatisfait.
Le lendemain matin, Vivekananda trouva devant sa porte une fleur d’hibiscus blanche qui avait fleuri au centre d’un buisson d’hibiscus à fleurs rouges pendant la nuit.1 Ramakrishna observa silencieusement son disciple digérer son expérience.
Il y eut de nombreuses situations où l’esprit de Swami Vivekananda gagna en sagesse parce que son maître savait présenter avec grâce cette ouverture sur ce qui est possible et qui n’est pas forcément ce que nous croyons. En se dépouillant de ses idées l’une après l’autre, sa foi s’est enrichie au-delà de toute croyance.
Notre foi nous rapproche de ce en quoi nous avons foi, et lorsque nous avons foi en notre processus ou en nous-même, nous aplanissons les obstacles apparents tout au long de la voie intérieure. Ensuite, même si nous devons trébucher, notre foi nous donne une force qui dissipe toute confusion pouvant apparaître.
Parfois, notre foi nous porte réellement sur des sommets dont nous ne pouvions que rêver.
A ce propos, l’histoire de la foi de la femme tibétaine est très belle.
Un jour, elle partit en voyage vers Lhassa pour aller voir Sa Sainteté le Dalaï Lama. Elle visita de nombreux temples au cours de ce voyage. Dans une pièce éclairée à la lueur d’une bougie où un grand Bouddha aux contours indistincts veillait au-dessus des gens en prière, elle remarqua un Lama particulier, assis en méditation. Quand il ouvrit les yeux, il la regarda également. Elle fut intensément touchée par la lumière dans ses yeux ainsi que par la profondeur de son silence. Ils refermèrent leurs yeux et, pendant qu’elle psalmodiait ses prières, elle entendit, à l’intérieur, la voix du Lama parler en son cœur. Il lui dit qu’un jour elle recevrait un cadeau magnifique.
Elle habitait très loin et savait qu’elle ne reviendrait jamais à Lhassa. Donc, avant de repartir chez elle, elle demanda à son fils d’aller rendre visite au Lama et de lui dire qu’elle avait entendu sa voix. Elle partit et ne retourna jamais à Lhassa.
Son fils, par contre, fit le voyage à Lhassa une fois par an et, à chaque fois, elle insistait pour qu’il aille voir le Lama qu’elle avait rencontré, afin de lui demander quelque chose de lui à lui rapporter. Le fils rendit visite au Lama à maintes reprises. Il lui rendit hommage, mais lorsqu’il revenait chez lui, il réalisait à chaque fois qu’il avait oublié de demander un objet emblématique pour sa mère. Alors que sa mère vieillissait, elle se rappelait chaque jour les paroles du Lama, avec la foi très grande que ce qu’il avait dit était vrai, et qu’un jour, elle recevrait un cadeau magnifique.
Puis vint à nouveau le jour où le fils retourna à Lhassa. La vieille femme agita la main en signe d’au revoir du pas de sa porte et dit : “Souviens-toi de rapporter un objet emblématique du Lama !” “Oui, dit le fils, je n’oublierai pas”. Et pourtant, lorsque le fils revint, alors qu’il s’approchait du village, il réalisa qu’il avait à nouveau oublié. Il en fut profondément ennuyé, parce qu’il en avait été prié tant de fois et qu’il avait négligé de faire ce qu’elle demandait… Il en fut si peiné qu’il commença à pleurer ; c’est alors qu’une de ses larmes tomba par terre et alla éclabousser la dent d’un chien. Il regarda la scène les yeux brouillés de larmes et ramassa la dent qu'il lava dans ses pleurs. Il l’enveloppa soigneusement dans une étoffe, pensant qu’il la présenterait à sa mère comme une relique du Lama.
Alors qu’il s’approchait de sa maison, elle sortit pour l’accueillir. Son anticipation était empreinte de joie parce qu’elle voyait qu’il tenait quelque chose dans sa main. “M’as-tu rapporté quelque chose de la part du Lama ?” “Oui”, dit-il, et il lui tendit l’étoffe. Elle en fut si heureuse que lorsqu’elle la déplia et qu’elle toucha la dent, elle atteint l’illumination.
Les paroles du lama s’étaient accomplies : le cadeau magnifique avait été remis.
Quelle est cette foi qui surpasse tous les doutes ?
D’où vient-elle, et comment transforme-t-elle l’incertitude en une clarté de diamant ?
On ne peut le savoir que par l’expérience de la foi.
Lorsque nous nous référons à de “grandes âmes”, nous pensons que nous ne pouvons jamais atteindre les sommets qu’elles ont atteints, mais en fait, c’est la ténacité de la foi en nous-même et en la puissance universelle qui accomplit tout. La puissance qui insuffle une telle foi est précisément le battement de cœur de celui qui a la foi et de celui qui doute, de la même façon. C’est cette puissance-même qui est vie, qui est mort, qui est au-delà de la vie et de la mort.
Essentiellement, nous sommes cette puissance. Donc, lorsque nous commençons à voir qu’il en est ainsi, comment, alors, ne pouvons-nous pas avoir foi dans le courant universel par lequel notre vie est animée, notre terre tourne, notre soleil et notre lune sont suspendus dans le firmament ?
Dans la cité d’Assise (Italie), les rues sont si étroites que les voisins peuvent pratiquement se toucher les mains s’ils étendent leurs bras les uns vers les autres par la fenêtre de leur maison. Un jour, une colère furieuse surgit de l’une des maisons du village d’Assise. Tout le monde pouvait entendre chacun des mots que le père en colère hurlait à l’intention de son fils. Celui-ci, un jeune moine, avait donné tous ses vêtements aux pauvres dans la boutique de son père. Le père en avait tellement assez de son fils que la cité entière trembla en entendant chacun de ses mots. Il le chassa de chez lui en criant qu’il ne voulait plus jamais le revoir. Pourtant, le moine n’entendit pas un mot de la colère de son père : il entendit la voix de Dieu lui disant, avec amour et douceur, que le temps était venu de quitter la maison pour entreprendre son voyage spirituel et construire sa mission.
En cet instant-même, sa vie fut transformée. Dorénavant, le seul père qu’il aurait serait le “Père de tous”.
Saint François partit et se consacra à donner aux gens ce qu’il avait. Il avait la plus grande puissance au monde, il avait la foi, il se savait béni pour accomplir son destin.
La véritable spiritualité n’a pas de règles ; mais elle n’est pas pour autant dépourvue de discipline. Il s’agit de tout autre chose : il s’agit d’une intimité avec son cœur et son âme.
Les histoires qui ont été mentionnées n’ont pas pour but de vous inspirer à “croire d’une certaine façon”, mais au contraire de vous montrer qu’il y a toujours deux faces à la même pièce.
Alors, comment savons-nous ce que nous devons croire et ne pas croire ? A nouveau, il n’y a pas de règles. Néanmoins, si l’on reste ouvert, curieux et observateur, quelle conscience plus grande pourrait-il bien exister que cela-même ? Voilà ce qui constitue le signe certain que votre foi et vos croyances révèleront immanquablement la “Vérité”. Quand vous croyez au potentiel de la possibilité, vous pouvez toujours avoir foi en cela.
1 Le lendemain du jour où j’ai lu cette histoire sur la fleur d’hibiscus blanche, une amie - qui ne savait rien de l’histoire de Vivekananda ni que j’étais en train de la lire - m’a offert deux fleurs d’hibiscus, une blanche et une rouge. Je n’avais encore jamais vu de fleur d’hibiscus blanche de ma vie… et sentis que Ramakrishna m’avait envoyé ces deux fleurs à travers elle.
ShantiMayi
Ecrit pour le magazine "3e Millénaire", France, publié à l'automne 2004