
Comment transmettre ce qui habite mon cœur ? Ceci est mon plus grand défi et aussi ma façon de vivre.
J'ai consulté le dictionnaire, car le dictionnaire parle la langue acceptée au quotidien, et aussi, parce que je voulais savoir ce que signifie le terme vide dans la pensée collective. Même si sur ce terme-là, je savais par avance que le dictionnaire n'aurait rien à proposer qui aille dans le sens où se porte mon regard (vers l'intérieur, pour être plus précise). Par simple curiosité, voici donc les définitions données pour le mot :
Vide : “qui ne retient ni ne contient rien ; nul. Force ou puissance manquante . Substance ou but manquant. Dénué de sens. Lacune, gâché, sans valeur…” Et cela continue ainsi. S T O P ! Fausse direction ! Demi-tour !
Il est évident que ce concept peut aisément donner lieu à des malentendus, sitôt qu’on veut l’approfondir. Le vide est-il un concept ? Puisqu'il est un mot… il doit assurément l'être. En fait, le vide précède le concept. Rechercher la signification du vide, c'est comme tenter de séparer la lumière de l'espace, ou l'obscurité de l'espace ou même, quoi que ce soit de quoi que ce soit. Voilà ce qu’il en est. “Ce vide à l'intérieur de moi” ne manque de rien. Il est l'époux de la réceptivité et de la manifestation. Devrais-je en envoyer la définition au Webster’s ?1 A présent, une tasse de thé à la main, ma recherche est retournée au silence. Parfois, lorsque vous savez mieux les choses par vous-même, cela ne vaut pas la peine de satisfaire une curiosité ! Mais au moins, je sais maintenant ce que le grand public entend, lorsqu'il se réfère au “vide”. Puisse le grand public lire le magazine 3° Millénaire ! Telle est ma prière. Cela lui fera le plus grand bien !
Après quelques respirations en douceur, je laisse tout cela se dissoudre et opte pour une approche différente. Si vous voulez devenir intime avec le vide, vous devez oublier tout ce que vous pensez savoir à son sujet. N’est-ce pas merveilleux ? C'est ce que je fais. Voyons ce qui s'élève naturellement, après quelques instants, alors que survient le silence… et que le temps s'écoule.
Je suis assise près d'un bosquet de bambous qui vivent devant ma fenêtre. Ces bambous me parlent sans avoir besoin de mots. Nous sommes de bons amis. Ils vivent comme moi, dans une simple succession de diversité. Oh… un bébé-singe saute dans le fourré et mordille une jeune pousse. Les yeux ronds, il me regarde… il est effarouché. En un seul bond, il disparaît. Il est tellement mignon ! Les vents qui traversent les bambous à la hâte jouent, avec leurs claquements secs, une mélodie que seuls le bambou et le vent peuvent interpréter ensemble.
Puis, le calme.
Sur une branche libre, un tout petit oiseau se pose … gazouille puis s'envole. Sitôt arrivé, sitôt parti. Les feuilles bruissent et frémissent comme les longues vagues du vent qui ondulent et dansent avec les bambous, comme le font des amis. Du vide, tout prend naissance à chaque instant. La création nous offre un flot constant d'une incroyable richesse d'images, pour peu que nous voulions les recevoir. Cet art de vivre nous entoure, nous touche, entre en nous, est nous, apparaissant comme “autre”. Des traînées de nuages éloquentes ondulent, ouvrant nos sens au plus profond et imprégnant de la spontanéité de l'être l'essence de toute chose… être, tout simplement. Voilà ce qu'est l'adoration véritable.
Et penser que je suis seulement en train d'observer un fourré de bambous ! A bien des égards, notre plus grande créativité s’élève à partir de la façon dont nous percevons ce qui se produit autour de nous à tout moment. La vie est ce que l'on en fait. Elle est tellement mystérieuse et intangible, et pourtant, ouverte et libre, telle une amante solitaire en attente d'attention. Le vide donnant naissance à la création est d'une beauté stupéfiante !.. Lorsque nous en sommes conscients, les abstractions prennent vie pour nous ; les mots ne sont alors plus aussi magiques et le miracle n'est alors plus dépourvu de sens. Les ombres qui jouent le long des hauts murs des grattes-ciel, l'herbe qui pousse à travers une fissure du ciment, la douceur des mains d'un enfant, la couleur et la forme des pierres, tout est là, quand on est réceptif. Et quand on ne l'est pas, alors ce n'est pas là.
Je regarde la rivière du Gange qui suit son cours, gracieuse ; bien qu'elle s’écoule en un flot continu, elle est toujours là. Est-ce que ce fait vous parle ? Si, intérieurement, vous vous penchez intégralement vers elle, ne serait-ce qu'un court instant, vous plongerez dans son histoire et elle vous dira tout de son voyage à travers le pays, à travers le temps ; elle vous dira aussi comment elle se fond en l'océan, en l'indéfini et l'éternel. C'est la créativité de Dieu, tout est la créativité de Dieu. Dieu, “ce vide Un… majestueux, puissant.” L'Un en “chaque-Un”, qui la peint, la chante, la tisse, la raconte, la bâtit, l'emplit à nouveau, l'accroît, la nourrit, l'est, l'exprime, la crée, l'est, la maintient et à nouveau, la réduit à l'état de cendres. Pas étonnant alors que nous nous étonnions, lorsque l'esprit touche l'esprit !...
Je me souviens, qu'il y a des années, alors que je vivais à Eugene (dans l'Etat de l'Oregon, aux Etats-Unis), je rendis visite à une étudiante, à l'occasion de l'anniversaire de sa petite fille, qui fêtait ce jour-là ses onze ans. Elle arriva en courant vers moi et toute excitée, me montra un collier avec un cœur, que sa grand-mère lui avait offert. Ce genre de cœur que les petites filles portent. Il était en or et s'ouvrait, de sorte qu'une photo pouvait être placée à l'intérieur. “C'est vraiment magnifique, Kendra,” lui dis-je, “quelle photo vas-tu mettre à l'intérieur ? ” Elle prit une seconde de réflexion, puis répondit : “je crois que je ne vais pas y mettre de photo, parce que quand c'est vide, c'est plein de possibilités.” A onze ans, ce n'est pas compliqué du tout !
Toute expression, toute composition, toute molécule, tout son, toute respiration, tout battement de cœur est créé à partir du vide de la Nature en Soi. Tel un verre que l'on fait tomber et dont les morceaux s'éparpillent, il n'y a aucune chose à l'intérieur, rien ne demeure, mis à part le potentiel réceptif. Mon coeur s'emplit de gratitude envers l'Un en nous qui crée la création. La vie Une que nous vivons, l'Un que nous expérimentons en tout ce que nous expérimentons. L'Un que nous sommes, provenant de nulle part et s'infiltrant éternellement en tous lieux… simultanément. Ceci me rappelle Fool’s Crow2 qui se reconnaît lui-même comme un “os creux”, qui doit être empli de l'esprit du Grand Mystère. Lorsque nous sommes vides, la sagesse ouvre l'accès à la créativité, à l'intérieur de nous comme dans notre vie. Lorsque nous sommes vides, la vie est pleine sous tous ses aspects… subtile, douce et satisfaisante. Lorsque nous sommes emplis de désir, la vie est pesante. Voilà un secret que tout un chacun devrait connaître. Dans notre monde, les gens croient généralement que le vide est quelque chose qui doit être évité, mais pouvez-vous imaginer que tout soit pétrifié dans le " plein" ? C'est grâce au vide que nous pouvons avoir le désir de créer. Nous somme pareils à des micro-univers dynamiques, débordants d'un potentiel créatif. Nous ne pouvons remplir le vide et n'avons nul besoin de souffrir du désir, dans un univers abondant. Ce sera un grand jour, lorsque ceci aura été compris par tous. La conscience toute entière des gens s'épanouira dans une créativité superbe et salutaire.
A présent, le soir tombe et une légère brume flotte dans l'air. Je pense que les corbeaux vivent près du soleil, car c'est toujours à cette heure qu’ils s’élancent vers lui, leur teinte noire contrastant avec le disque doré. La beauté est partout. La création est partout et le vide est partout, jusque dans les lieux où nous ne pouvons l'imaginer. Parfois je m’assois où que je me trouve et laisse mon imagination se déployer dans un silence éternel et sans bornes. Cela minimise, tout simplement, le sentiment d'un monde problématique.
Le soleil va bientôt se coucher. Il est suspendu là, à la pointe des feuilles des bambous, telle une goutte de rosée gonflée. Le ciel est d'un rose rouge-orangé et bleu-vert. Les lumières du soir se noient sans se presser dans l'horizon. Vénus apparaît, un diamant dans le ciel. Le rideau velouté du crépuscule tombe lentement sur cette scène, clôturant ainsi un autre jour de la vie. Je suis baignée de tranquillité, de celle du coup de pinceau pur d’un maître Zen. Ahhh… Ici. J’en suis rendue à un émerveillement silencieux.
Le retour est le mouvement du Tao
Le renoncement est la voie du Tao
Dix mille choses naissent de l'Etre
L'Etre naît du non-être.
Tiré du Tao Te Ching (traduction de Gia-Fu Feng et de Jane English)
Verset quarante.
1 Le Webster's est le dictionnaire anglophone de référence, comparable au Larousse français.
2 Fool’s Crow : litt. "la corneille du fou", nom d’un homme–médecine Sioux Lakota.
ShantiMayi
Ecrit pour le magazine "3e Millénaire", France, publié au printemps 2004