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ShantiMayi - The Un-Spun Web

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Le Ghat de crémation,
terre de méditation de Shiva

Varanasi est merveilleuse. Cette ville a une atmosphère si légère, même si elle est si affairée et si bondée...
Dans la pénombre tardive de la soirée, quelques-uns d'entre nous prennent un bateau en bois et descendent Ganga (la rivière du Gange). En longeant le spectacle qu'offrent ses rives, des souvenirs familiers, anciens et surnaturels, apparaissent. Les lumières de la cité se reflètent dans l'obscurité de Ganga, d'un noir d'encre. Telles des paillettes scintillantes sur sa noire toge de soirée. Ganga nous donne toujours l'image d'une créature merveilleusement féminine, à qui est attribuée cette boule bleue de la Déesse du Baptême la plus pure dans l'univers. La voir, tout simplement, être près d'elle ou immergé en elle, c'est toujours une expérience.
Notre bateau flotte lentement ; il s'approche de plus en plus près des feux, que l'on aperçoit à distance. En observant le feu qui se reflète dans le miroir de Ganga, une voix ésotérique murmure : "sur la terre comme au ciel". Nous nous rapprochons de la rive. Assis dans le bateau, nous observons en silence. Le feu éclaire les silhouettes des personnes absorbées dans les rituels et leurs menus propos autour des bûchers. Le bourdonnement des gens, mêlé au crépitement des feux, crée l'opéra des ghat de crémation. La fumée s'élève et les alentours du ghat sont carbonisés, dans des couleurs teintées de fumée. C'est la terre de méditation de Shiva : c'est ici qu'il octroie sa grâce, puisqu'il est le destructeur de l'illusion.
Je vais en ce lieu et observe la dés-illusion (en comprenant le terme que je viens de détailler) de l'univers. Il est dit que la file constante des corps attendant leur tour pour brûler remonte au Sat Yuga (NdT : Age de la Vérité), il y a des centaines de milliers d'années. Ce qui veut dire il y a très longtemps. Il est dit que l'âge de cette cité est peut-être de 3 millions d'années. Qui sait ?
Le feu qui brûle aujourd'hui est en fait le feu originel : il a été allumé au cours du Sat Yuga et a toujours continué à brûler depuis, sans interruption. Chaque feu est allumé à partir d'un charbon provenant de la flamme immuable qui a brûlé tout au long des Yuga. Tout ce qui est personnel s'élève dans la fumée et part dans un flash. Un flash qui dure trois heures. Une autre bûche dans le feu, un autre morceau de viande d'animal, pour la multitude de chiens qui fréquentent le ghat crépitant, noir de fumée.
Nous observons un homme qui prépare le corps de son père, avec amour et avec un profond respect. Je peux dire à la vibration du corps mort de cet homme qu'il était un homme simple et paisible, au cours de sa vie. Le fils fait face à sa propre mortalité, face à l'enveloppe de son père. Quel cadeau, quel cadeau naturel le père a-t-il donné à son héritier ! Dix-huit corps s'élèvent en fumée et rencontrent la compassion de Shiva ici, en ce moment précis. Ce moment, où personne n'est plus là pour être libéré des liens des tourments et des pressions. J'adore le ghat, c'est un tel rappel qu'il n'y a que vacuité, une vacuité pourtant encombrée de préoccupations à propos de rien. Pourquoi ne pas être aussi libres que ce que vous l'êtes réellement ? Il est facile de s'éloigner du ghat, il est empreint d'une paix si profonde et la scène est tellement sinistre ! Les bateaux qui flottent le long de ses berges sont grands, noirs, vieux et hantés, sans aucun doute ! Ganga est ainsi, en ce lieu. Ici, elle est tellement sur-polluée ! Et pourtant, ce lieu est le saint des saints, pour elle. Elle est si puissante, dans sa puanteur ! En ce lieu, elle est pareille à une forme liquide et vieillissante de Kali, ridée, terrible et intense, avalant le dernier attachement lorsque la cendre est offerte en son sein.
Une fois, je me trouvais là avec un étudiant. Il était en train de fixer le feu comme un gitan fixe une boule de cristal. Il dit alors : "quelle est la véritable signification de ce lieu ?" J'ai répondu : "cela peut être différent pour chacun ; mais pour toi en ce moment précis, il t'invite à te pencher sous la lame et à t'abandonner totalement". D'une certaine façon, c'est ce que tout le monde ressent ici, le sens d'un abandon total, autant que celui d'un Eveil. Un Eveil, pourquoi ? Pourquoi porter dans la vie ce que vous ne pouvez pas porter dans la mort ? Que sont tous ces soucis ?
Un des feux s'éteint, à présent. Rien ne subsiste, rien. C'est la grâce, c'est la vie, sous sa face la plus saisissante et la plus évidente : sa belle face vide. Un autre corps immobile attend sur les marches ; il attend que le feu de Shiva consume l'enveloppe mortelle et expose le silence de ce qui subsiste.
J'entends le cri d'un petit bébé, quelque part dans la cité. Notre bateau en bois flotte le long des eaux, parmi les flammes qui s'y reflètent. Pour une raison inconnue, c'est à la fois solennel et exquis. La vie et la mort, du pareil au même. Les rames qui grincent, l'eau qui se soulève, le mince filet d'eau qui se perd à nouveau en Ganga... un chant magnifique dans la nuit. Le bébé crie, le mort repose silencieusement et le bourdonnement du ghat se dissipe. Allant et venant, la roue tourne sans intention, tandis que Shiva est assis, non affecté, en samadhi.

ShantiMayi©  1999
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