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ShantiMayi - The Un-Spun Web

VOIR A TRAVERS, VOIR AU-DELA

 

Introduction

Le sujet de la souffrance possède d'innombrables connotations, aussi est-il important de l’introduire. De même que la lumière ou la nuit, la souffrance est répandue partout et nous touche de tous côtés, à tout moment et en tout lieu, et pour toute raison.
Au moment de commencer à écrire cet article, les approches possibles étaient si nombreuses que, pendant un moment, je n’ai pas su quelle direction prendre.
Il y a le côté inutile de la souffrance, mais il y a aussi le joyau de la souffrance. Et il y a la force apportée par la souffrance. La souffrance provient souvent du déséquilibre mental, émotionnel et physique. Puis il y a la souffrance due à des situations comme la guerre ou des défauts congénitaux, ou encore la faim.
Il y a la souffrance imposée par les autres : les injures, les manœuvres haineuses et les abandons. De plus, toutes les expériences, comme chacune d’entre elles, sont vécues sur un plan absolument personnel et unique, et de chaque expérience peut émerger ou non la maturité et un approfondissement spirituel.
Nous pourrions continuer ainsi indéfiniment, le sujet étant si vaste et d’une telle profondeur qu’il est à peu près impossible de le limiter. Il est bien certain que chaque être qui respire souffre… à un moment ou un autre, et dans certains cas, la vie peut devenir une souffrance continuelle.
Une définition du dictionnaire donne le mot « tolérance ». Il apparaît donc que même si l’on cherche à développer notre patience, dans le but de calmer notre douloureuse impatience, nous souffrons. C’est ainsi que la tolérance nous donne de la profondeur de caractère. Si parfois la souffrance nous renforce, elle nous affaiblit lorsque notre attitude à son égard nous place sous son joug plutôt qu’en situation de la surmonter. J’aurais un nombre illimité d’histoires à raconter sur la souffrance, et c’est un rude travail que de réduire un large spectre en un seul faisceau bien focalisé.
Nous pouvons constater aujourd’hui, plus que jamais, à quel point la souffrance, qui suinte du monde, résulte de l’aveuglement de ce monde. Il apparaît aussi tout-à-fait clairement que le moment de se réveiller est venu. C’est pourquoi je vous offre cet infime fragment d’un sujet immense et écrasant. Je commencerai avec l’histoire du Bouddha car, à la racine de sa quête d'une plus grande compréhension, se trouvait la question de la souffrance, de ses causes, de ses effets, et de sa délivrance. Le résultat de cette quête fut la transcendance de la condition humaine. Plongé dans la vaste mer intérieure de la conscience, il s’éveilla. Sa compréhension était immense et il lui était possible de calmer les vagues tempétueuses de l’agitation intérieure expérimentée par chaque être humain grâce à sa sagesse compatissante. Et c’est là que nous commençons…

Quand Gautama Bouddha était enfant, il vivait enfermé dans un palais clos de murs, élevé par des parents royaux. Une grande âme prédit un jour, au roi son père, que le jeune prince deviendrait un Maître Spirituel pour le monde entier. Mais, en dépit de cette prédiction d’un avenir si merveilleux pour l’enfant, son père était résolu à ce qu’un jour, son fils prenne sa succession à la tête du royaume. La grande âme répliqua alors qu’il ne devrait jamais permettre à son fils de voir quiconque souffrir de maladie, de pauvreté ou de vieillesse. Le Roi se donna beaucoup de mal pour éviter à son fils de rencontrer ces trois situations mais, comme nous le savons, le prince se promena à l'extérieur du palais. De ce jour, il vit le monde avec un regard neuf. Son monde de perfection s’effondra et, pour la première fois, il vit les gens souffrir.
Il vit la maladie, la pauvreté et le fardeau de la vieillesse. Cette expérience accabla le prince et le projeta dans une profonde recherche intérieure d’une réponse à la souffrance et à ses causes, et d’une possibilité de délivrance. Sa quête le mena finalement à l’éveil, c’est-à-dire au-delà des voiles de la dualité, de la séparation, de l’identification à l’entité corps-mental, et du conditionnement (au travers desquels nous conceptualisons notre expérience). Il réalisa, sous l’arbre de la Bodhi, que chaque particule d’existence est pure, pleine et entière. Toute chose issue de l’existence est une manifestation unique pleinement exprimée. Mais elle apparaît aussi comme un songe, et est impermanente dans son essence.
Il vit que tout être comme toute chose est non divisé et complet du début à la fin. Cependant, quand il fit part de sa révélation aux gens, il réalisa immédiatement que personne ne comprenait la profondeur de son message. Nul ne pouvait comprendre ce qu’il disait. Beaucoup d’années lui furent nécessaires pour compléter et élaborer son enseignement de sagesse afin d’être compris, car si tous étaient (sont) ce qu’il était (est), ils ne réalisaient pas leur vraie nature, étant encore profondément embourbés dans leur cinéma mental, et identifiés à « comment ils sont perçus et qui ils pensent être ».
En revanche, à celui qui pouvait entendre le bouddha et recevoir le sens de son message, étaient offertes les clefs des chaînes l’emprisonnant dans ses tourments. Ce qu’il avait trouvé en lui, chacun le trouverait en soi également si seulement il y plongeait son regard.
Il y a 2500 ans, Gautama Bouddha disait : « naître et posséder un corps, c'est souffrir ».
Sa vision intemporelle illumine nos propres incertitudes quant aux causes de notre souffrance. De Sa perspective, être limité à une forme physique et à l’expérience de cette existence duelle veut dire souffrance. Contraindre l’être essentiel sans limite à une expérience dans la forme et la dualité veut dire souffrance. Rûmi écrit ainsi que le son de la flûte est un pleur pour retrouver la forme du roseau, et de même nous aspirons à notre unification avec notre vraie nature. Notre vie est un appel (un chant) au retour à notre origine.
Mais il ne s’agit pas seulement de croire Bouddha, ou de prendre ses paroles pour argent comptant. Nous avons la possibilité de voir par nous-mêmes, dans nos propres vies et celles de tous ceux qui nous entourent, le sens de cette vie oscillant entre la manifestation de notre identité et celles de nos désirs.
J’aimerais suggérer ici que la maladie dont le Bouddha fut le témoin, quand il observa pour la première fois la souffrance, n’était pas seulement un déséquilibre physique mais la maladie engendrée par l’identité rigide qui a le pouvoir de nous séparer de nous-mêmes et du monde phénoménal.
Il fut frappé non seulement par la pauvreté économique, mais par celle qui consiste à désirer toujours plus et à rester dans l’inconscience du trésor intérieur éternellement présent à l'intérieur de nous. Il ne vit pas seulement l’écoulement des années conduisant à la mort, mais l’attachement au passé et à l'idée du futur tel que nous souhaiterions qu'il soit. Ce fut donc la mort de l’esprit dans l’humanité qui le toucha lors de ce jour propice. Le corps physique n’est pas la seule source de souffrance ; c’est la préoccupation de la forme dans sa superficialité qui crée une division douloureuse entre ce que nous pensons devoir être et la “Vérité” que nous sommes.

Il ne vous est pas nécessaire d’être bouddhiste pour recevoir la sagesse de la quête de libération de la souffrance entretprise par le Bouddha.

Cette sagesse réside en votre propre cœur. C’est la vôtre. C’est elle qui transforme l’aveuglement en une vision cristalline.
Il ne vous est pas non plus nécessaire d’être chrétien pour recevoir la lumière du Christ.
Cette lumière d’attention divine est en vous. Vous n’avez pas besoin d’être soufi pour sentir la puissance de résonance poétique de Rûmi. Vous n’avez même pas besoin d’être religieux pour vous éveiller à la “Vérité”.
Cependant, vous devez être ouvert à la “voie intérieure” qui éclaire l’héritage laissé par les Grands Maîtres de toutes les époques, et le clair enseignement transmis en une constante invitation au travers de la nature par la Terre, et enfin ce que sans cesse l’écho de votre cœur vous dit.
Votre ouverture à la “voie intérieure” vous permet de voir à travers et au-delà de la douleur et des résidus psychiques laissés par la séparation. Dans ce regard, allant à travers et au-delà, la souffrance se dissout comme glace au soleil, et d’une façon inimaginable vous voici soulagé du fardeau de la division.
Voir la substance de nos vieilles attentes rigidifiées, et de nos désirs, apporte dans nos vies, de la façon la plus sûre, la possibilité de combler le vide de notre isolement vis-à-vis de nous-mêmes et de notre expérience.
“Voir à travers” signifie observer en silence, avec attention… notre bavardage mental, nos vagues émotionnelles et nos identifications. Tout comme un homme marchant sur une fine couche de glace est profondément attentif à ses pas pour éviter de passer à travers. Observer le flot des pensées sans les toucher, sans être capturé par la toile des besoins, nous empêche de tomber dans nos croyances embrouillées, nos projections, nos attachements et nos attentes. Ces films que nous nous inventons obscurcissent l’esprit vital de liberté à l’intérieur de nous.
“Voir au-delà” signifie laisser aller… ce qui… est déjà parti. Lâcher prise simplement à ce qui est vraiment passé, nous conduit à l’éternel ici et maintenant, et nous fait prendre conscience de notre attachement à contrôler ce qui ne peut être contrôlé. En comprenant le caractère insubstantiel de nos constructions mentales et l’impermanence de toute pensée se manifestant, une transparente lumière et une subtile vigilance nous remplissent. Nous sommes libérés des limitations de nos désirs et attentes.
Etre libre de ce qui n’est pas… est être libre d’être… ce que nous sommes.
La liberté est une qualité essentielle de la nature humaine, et cette liberté ouvre la porte à la “Vérité”. La recherche de la “Vérité” apporte la clarté et ne contient aucun artifice.
Notre seule attitude est de rester ancré dans notre cœur, et de prendre conscience que chaque instant est porteur d’un nouveau potentiel.

Il y a la douleur qui vient avec l’ouverture de votre cœur. Il y a la douleur de demeurer fermé et limité. Qu’allez-vous expérimenter ? Qu’allez-vous choisir ? Si nous avons un choix dans la vie, c’est celui qui se présentera encore, encore et encore. Il survient chaque jour sous divers déguisements. Cette douleur est notre meilleure amie ou notre pire ennemie. Où que nous allions, elle est toujours là. Allons-nous descendre en elle, ou bien renoncer à nous-mêmes ? Tel est notre choix.

Il ne s’agit pas d’inviter ou d’éviter la souffrance, mais bien de mettre en lumière, en soi-même, la cause de la souffrance.
Bouddha disait en termes très simples : « ne faites de mal à personne (y compris à vous-même), pas même à votre mental, et purifiez votre cœur ». C’est abandonner nos limitations dans l’infini. L’infini est amour dans le sens le plus véridique, l’amour est le remède du monde. L’amour est la lumière de l’illumination.
Nous sommes amour, ouverts et disponibles à notre expérience et nous sommes vides comme l’espace. Dans ce vide plein d’amour, nous sommes remplis de la vie telle qu'elle est… elle est vide comme l’impermanence, vide comme un nouveau commencement qui peut venir ou s’évanouir…
Regarder dans le silence les besoins et les attentes voltiger dans notre être et disparaître nous mêne à notre “voie intérieure”. Nous voyons alors les choses comme elles sont, et non pas comme nous voulons qu’elles soient. Quelle merveille !
Cette “voie intérieure” déplace notre attention comme le soleil se déplace à travers l’espace, et nous éveille aux potentialités qui nous sont offertes. Là où le possible se découvre, la liberté éclôt face à la résistance. Là où il y a liberté face à la résistance, il y a liberté face au mental générateur de misère.

Il ne s’agit que de voir les choses comme elles sont vraiment.
On m’a rapporté récemment une histoire : celle d’une femme qui, commençant par montrer ses cinq cicatrices aux poignets, racontait l’histoire de sa vie. Elle avait, disait-elle, essayé de se suicider de nombreuses fois – cinq fois. Elle était prise dans la toile de ses désirs, et il en résultait une haine envers elle-même. Elle-même se définissait comme un “désir insatisfait”. Elle racontait sa continuelle déception du fait que sa vie ne répondait pas à ses souhaits. La vie ne lui apportait tout simplement pas ce qu’elle désirait. Ses enfants l’avaient également déçue car ils ne réalisaient pas ce qu’elle pensait être le meilleur d'eux-mêmes.
L’histoire tournait autour de ses désirs comme des ronces autour de son cœur.
Prisonnière de ses propres exigences, il n’y avait pas un seul jour de sa vie où elle pouvait s’offrir la liberté en laissant les choses être simplement ce qu’elles sont. Sa forteresse mentale devenait de plus en plus solide et l’espace en elle-même se rétrécissait d’année en année. Son esprit se ratatinait et elle devenait de jour en jour plus aigrie. Sa douloureuse résistance s’amplifiant, il devenait évidemment difficile pour les autres de demeurer près d’elle trop longtemps. Et c’est ainsi que la solitude l’encerclait, se rajoutant au poids de sa misère personnelle. Elle vivait en désirant ce qui n’est pas, identifiée avec ses violentes émotions et plongée dans la haine de chaque minute de sa vie et de la vie d'autrui. Puis un médecin lui diagnostiqua un cancer en phase terminale. Et la lumière refit surface en elle. Ses yeux s’ouvrirent et sa souffrance diminua ; elle réalisa combien la vie est réellement précieuse ainsi que le peu de temps qu’il lui restait à vivre. Comme un vent fort balayant un passage peut le nettoyer des débris accumulés, la liberté émergea de ses projections mentales encombrées. Savoir que ses jours étaient comptés lui faisait percevoir chaque chose par les yeux de l’abandon désintéressé et son esprit comme son cœur étaient ouverts. Elle cessa de perdre son temps en essayant de contraindre l’univers à lui répondre, à se plier à ses exigences, et vit alors la grâce et la beauté intrinsèque portées par toute chose. Ceci lui était impossible auparavant car ses yeux se remplissaient d'une déception envahissante quand elle regardait dans sa vie fragmentée. Sa souffrance auto-affligée cessa quand elle entendit qu’elle allait mourir d’un cancer. Pour une autre personne, cette nouvelle eût été le commencement de la souffrance. Tous les morceaux épars issus de la division par son égoïsme se trouvèrent rassemblés comme une nouvelle possibilité d’expérimenter l’unicité de la beauté de l’essence de ce que nous sommes. Elle connut un éveil et vécut les derniers jours de sa vie dans une vibration spirituelle plus grande que tout ce qu’elle avait vécu pendant ses dernières soixante quinze années.
Même si la souffrance est différente pour chacun, le chemin qui la traverse et va au-delà est le même pour tous, et a toujours été le même. Les clés ouvrant la porte de la liberté éveillée, hors de la souffrance, sont éternelles et toujours efficaces. Parfois l’existence dépose la clé dans votre main, parfois elle vous force à la prendre. Parfois nous devons par nous-même la trouver dans l’autel de notre cœur. Quoi qu’il en soit, la sagesse nous est donnée dans son intégralité ; cette clé doit être tournée dans la serrure et la porte doit être ouverte car nous comprenons, car nous avons vu au-delà de nos désirs, car nous réalisons que ce que nous pensons être n’est pas ce que nous sommes.

L’étrange est que nous voulons toujours ce que nous sommes déjà.
Nous pensons que quelque chose devrait nous ramener à la maison. En fait, nous n’avons jamais quitté la maison. Et nous ne pouvons pas la quitter. Nous sommes toujours ce que nous sommes, éveillé, ignorant, ou quelque part entre ces deux états. La vérité repose en nous-même, tels que nous sommes, en tous et en toute chose… éternellement ici et maintenant. Toujours elle fut et toujours elle sera.
Nous désirons ce que nous sommes déjà… au lieu de réaliser que nous sommes ce que nous cherchons. Ainsi cherchons-nous l’amour, et ce que nous sommes est… amour. Nous désirons la plénitude, alors que nous sommes complets depuis toujours. Nous voulons être uniques, alors que nous sommes absolument uniques dans chaque cellule de notre être. Chaque grain de sable, chaque molécule est tout aussi unique, absolument unique. Nous voulons avoir notre propre chemin, alors que tous les chemins sont nôtres.
Je me souviens, en Inde, d’un homme et de son ami qui me rendaient visite en Inde. Cet homme avait une vie assez rude, et les éléments ne lui étaient pas favorables. Il avait eu un accident de voiture dans lequel il avait failli mourir. Il ne pouvait pas travailler. Souffrant financièrement, les membres de sa famille lui en voulaient et commençaient à se montrer blessants à son égard.
Les deux hommes venaient de visiter un Grand Etre et son ami me raconta qu’il avait amené le pauvre homme là-bas pour recevoir une bénédiction. L’homme raconta à la sainte femme ses problèmes. Elle s’assit un moment en silence puis elle dit : « mettez vos problèmes dans ma main et je les dissoudrai ». Le pauvre homme lui répondit alors : « Non, Ma. Je ne désire pas que vous preniez mes problèmes, je souhaite votre bénédiction afin de pouvoir affronter ce que Dieu me donne en cette vie. » Son ami fut profondément touché par cette requête, et vint partager avec moi l’ouverture de cet homme à son propre destin.
Oui, il était si authentique vis-à-vis de lui-même. Il comprenait que la vie nous apporte force, clarté et sagesse. Il savait qu’en chaque situation se dissimule un joyau si l’on veut bien y regarder.
C’est ainsi que sont les choses.


« Le mystère ne s’éclaircit pas
par la répétition de la question
il ne peut être acquis en allant en des lieux étonnants.
A moins que tu ne conserves encore tes yeux ouverts et la force de ton désir pendant au moins cinquante ans, tu ne pourras traverser la confusion. »
Rûmi


« La Vérité que nous sommes
comme l’espace est indéfinie
et manifeste l’existence à l’infini.
Cette vie apporte toute la création
et dévore
tout ce qui est demeure en arrière.
Etre limité par notre condition génère
la souffrance des conséquences
de notre incarnation.
Telle est la douleur apportée par l’amour et la beauté.
Douce et obsédante
comme le parfum du jasmin
et le grondement du tonnerre. »
Shanti Mayi

ShantiMayi

Ecrit pour le magazine "3e Millénaire", France, publié en décembre 2003

 

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